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L'envol brisé

  • Marianne Abramovici
  • 8 oct.
  • 5 min de lecture
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Les circonstances avaient changé, évidemment. Mais le rêve était dans son essence le même. Enfin, pas tout à fait. Tout allait plus vite, plus haut. Ce n’était pas tant que je peinais à prendre mon envol, non, je semblais maîtriser le vol. C’est ma trajectoire dans le ciel qui posait problème. Un ciel encombré où les fils électriques formaient comme un filet. Que je traversais, non sans être à mon tour traversée de frissons. Ca c’était nouveau.

Et puis, il y avait cet obstacle qui se dressait sur mon horizon, me contraignant à un vol en piqué à la verticale. Sans succès. Une autre sensation que je ne saurais caractériser - chaleur ? - choc ? s’est imprimé mais mon circuit 2 l’a immédiatement rejeté : « Là, ça va trop loin ! » me poussant sans prévenir hors de mon rêve.

 

Me voilà, étourdie, pas totalement sortie de la nasse onirique, cherchant à donner du sens à ce songe retrouvé. Car je le faisais souvent, ce rêve, dans mon adolescence. Le thème principal, l’envol, était bien là mais le rêve commençait de manière beaucoup plus familière, en haut des marches de l’escalier, sur le palier qui desservait ma chambre d’enfance. D’ailleurs, je ne commençais pas immédiatement à voler, je courrais dans l’escalier et ce n’est qu’après le tournant que je commençais à m’élever mais tout doucement. Tant que je profitais de la descente, y compris des quelques marches séparant la maison de l’allée, je me déplaçais à moins d’un mètre du sol mais je devais gagner en vitesse et en hauteur pour franchir la grille de l’entrée. Parfois, c’était cet obstacle qui arrêtait ma fuite et mon rêve. Parfois, je parvenais de justice à franchir cet obstacle mais j’étais encore trop bas pour réellement gagner cette hauteur qui permettrait un déplacement serein. De toute façon, je ne me souviens pas que je savais où j’allais, il s’agissait juste de m’échapper…

 

A l’époque, je croyais encore au sens caché des rêves. J’avais lu quelque part qu’il s’agissait d’un rêve de croissance et j’avais accepté cette conclusion. Tout, bien sûr, pour ne pas voir l’évidence, l’urgence de la fugue, de la fuite.

 

Ma vie d’adulte ne ressemble en rien à celle de l’adolescente d’alors, incomprise, enfermée dans un huis-clos impossible avec un parent bien trop en souffrance pour voir celle de ses propres enfants. L’impression globale de mon rêve est également différente, une charge sensorielle plus forte, inhabituelle. Plus encore que ce rêve de vol, c’est l’impression d’éprouver le déplacement aérien, de ressentir dans sa chair cette sensation d’étirement, de projection vers le haut. Cet effort aussi de reconnaître son espace de déplacement tout en réussissant la lutte contre la pesanteur. Car dans mes rêves, hier comme aujourd’hui, le vol n’est jamais un mode de déplacement choisi. C’est la seule voie possible, une mobilité fragile, éprouvante, risquée.

 

Où allais-je ? J’avais une destination. La ville ne m’était pas familière mais je m’étais déjà rendu par les airs là où je me rendais. C’est juste que j’empruntais un autre chemin, en suivant un de mes neveux. Le reste des contours de la cohérence de mon rêve s’efface déjà, ne me laissant que les fourmillements dans mes jambes et un arrière-goût d’angoisse.

 

A la pause de déjeuner, lors de mon atelier d’écriture, par une synchronicité surprenante (mais rien ne me surprend plus chez ma storypreneuse préférée), le thème est « qu’est-ce qui vous a permis de renouer avec ce rêve ? »

Mon esprit cartésien et matérialiste hurle : « mes crampes ! ». Mais la charge émotionnelle que m’a laissé ce rêve est trop forte pour que je ne m’arrête à cette réponse. « Pas que ».

 

Mon calendrier du mois d’Octobre est rempli de départ dans des lieux nouveaux. Pas d’arrachement mais, mais, des épreuves qui me confrontent à ce capital santé qui s’épuise, à cette tension entre la volonté de vivre pleinement ma vie professionnelle et le besoin de prévoir, adapter, anticiper.

 

Mais cette hypothèse ne me satisfait pas vraiment. En écoutant les récits des autres participants à l’atelier d’écriture, je réalise qu’un autre sens cohabitait avec les consignes, le rêve comme dessein, objectif, force qui nous tire vers le haut.

 

Comme hier où le premier sens de fuite, de fugue, m’échappait, je réalise que mon esprit m’a encore joué des tours, se précipitant sur le souvenir de ce rêve pour ne pas aborder la question du Rêve. Et pourtant, c’est une question qui émerge souvent dans le flot de mes pensées. Qu’est-ce qui m’habite ? Qu’est-ce qui me fait me lever ? Qu’est-ce qui me pousse, me porte ?

 

Il serait si facile, si tentant de tout arrêter. Mes certificats médicaux suffiraient à justifier un arrêt anticipé de mon activité. Dans ce contexte professionnel où tout est devenu plus dur, faute d’horizons, de projets, de moyens, pourquoi m’investir encore, pourquoi continuer à être sur le fil, pour reprendre l’image du funambule que j’avais esquissé, il y a quelques mois, lors de mon entretien pour Campus Matin ?

 

Continuer, porter encore les valeurs qui m’ont conduit à enseigner à l’Université, c’est la réponse évidente mais pas tout à fait satisfaisante. Car il y a aussi un élan, quelque chose qui me pousse à me dépasser, encore.

 

Pourtant, je sais que ce n’est pas l’HDR où la perspective d’une dernière promotion. J’envisage ce dernier accomplissement comme un défi personnel, j’ai le sentiment que j’ai renoncé à chercher la reconnaissance externe, institutionnelle.

 

J’écris ces mots et je sais qu’ils résonnent faux. Je crois, honnêtement, que le regard des autres, de l’institution ne me porte plus. Que j’exécute ces tâches, ces défis pour moi d’abord. Même pas pour me prouver mais parce que je crois que c’est la bonne chose à faire. Un devoir vis-à-vis de moi-même.

 

En écrivant ces dernières lignes, je crois que je commence à percevoir le sens de ce rêve. Il ne s’agit plus d’une fuite mais il y a bien urgence. Urgence à être fidèle à mes rêves d’adolescence. Urgence à m’accomplir complètement. Pas pour les autres. Mais pour moi, ce moi de 16 ans qui a survécu à son enfer personnel, portée par l’incroyable conviction qu’elle avait un destin.

 

Il y avait bien une lune au-dessus de mon horizon, une lune que j’aimais regarder, qui me donnait espoir d’un autre possible, d’une autre vie, d’une existence qui vaudrait le coup d’être vécu. Cette jeune fille en colère pour ne pas sombrer dans le désespoir avait besoin de croire au splendide, aux héros, aux destinées. Visiblement, il reste encore un peu de cette énergie de survie pour m’aider à rester en mouvement.


Texte écrit le 7 Octobre 2025, thème "rêve", atelier d'écriture Ester Ramos

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