"Nouveaux départs"
- Marianne Abramovici
- 8 sept.
- 2 min de lecture

C'est un tableau dans mon bureau. Il peut sembler anodin à première vue : un cadre rouge, des cerises à l'aquarelle, une lettre, quelques timbres en transparence.
Ce tableau, offert par Cécile Moline, est le plus personnel de ma collection. Plus encore que mon portrait, peint par Nathalie Douchkine et offert par mon père. Car il est bien plus que ce qu'il semble : d'autres mots se devinent, emprisonnés dans le papier et ces mots sont des extraits de la longue correspondance échangée entre Cécile et moi. Plus lisible, on devine à l'extérieur des adresses, toutes les adresses à laquelle ces lettres ont été envoyées, toutes celles que j'ai occupé pendant les dix ans que ce tableau célèbre.
Ces adresses ont ponctué les premières années de ma vie autonome. Elles racontent des étapes, des "nouveaux départs", des ruptures aussi : familiale, amoureuse. Quelque soit l'évènement déclencheur, le nouveau toit, ses cartons, l'environnement que l'on découvre, les nouvelles relations, tout ce qui accompagne un déménagement constitue une promesse de renouveau.
Cela va bientôt faire seize ans que j'ai posé mes valises dans la maison que j'habite. De son côté aussi, Cécile s'est implantée dans ce village qui est devenu le lieu de nos retrouvailles régulières. Notre correspondance s'est espacée, non totalement interrompue, elle s'est assagie à l'image de nos vies.
La route qu'emprunte nos lettres est devenue invariable. Avons-nous donc cessé de nous réinventer ?
Nos voyages sont devenus statiques, intérieurs. Nos adresses n'ont pas changé mais nos équilibres si. Nous nous réinventons différemment, nos motifs de départ sont différents : deuils ou naissances, choix professionnels, maladies, handicap. Et pourtant à chaque changement, nous nous retrouvons et, dans ces mots qui continuent à nourrir notre amitié, d'autres équilibres se devinent, d'autres fondations, de nouvelles perspectives.
Nos déplacements sont moins flamboyants, plus intérieurs mais cela rend plus précieuses encore nos confidences. Et c'est souvent l'autre qui indiquera à la première sa nouvelle adresse.
La vie est faite de nouveaux départs. Ceux que l'on réalise jeune sont faciles à raconter. Les étapes du début de la vie sont connues, les déplacements visibles et autant de bornes d'une vie qu'on se créé.
Les chapitres suivants sont moins visibles. Il nous faut un effort pour trouver leur début, leur titre, leur morale. Mais ils sont tout autant importants et faire l'effort de leur donner une épaisseur permet de mieux se rendre compte de tout le chemin parcouru.
Les cartons ne font plus des kilomètres mais changent d'étages, pour remplir caves ou greniers. Il faut un effort de volonté pour renouveler notre décor, pour redécouvrir ce chez-soi qu'à force d'occuper, on n'oublie d'habiter. Nos départs immobiles ne font pas de bruit. Pas besoin d'appeler les copains pour porter les meubles. Et pourtant, c'est bien notre capacité à dire, écrire, raconter qui transforment ces moments pivots en nouveaux départs. Jusqu'au bout, jusqu'au grand départ final.






Ravie de découvrir ce texte rédigé lors de l'atelier. Je partagerai certainement les miens un jour...de nouveau départ :)