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La dernière heure du musée

  • Marianne Abramovici
  • il y a 4 jours
  • 6 min de lecture

Le musée fermait à 18H00.  Devant son air déconfit, la responsable n’avait pas osé lui refuser l’entrée, malgré l’heure tardive de son arrivée.  Il était là, avait à peine pénétré dans cette salle d’école reconstituée, avec son tableau noir, ses craies, ses cartes de France et de ses colonies, son équerre en bois, son globe terrestre. Il essayait d’englober tout de son regard comme s’il pouvait par sa seule volonté, rattraper l’imprudence de ne pas avoir vérifié les heures d’ouverture. Il ne voyait pas, il analysait, tenter de répertorier l’éditeur des cartes scolaires, le ministre de l’éducation dont le portrait lui faisait face, les auteurs des manuels scolaires qu’il entrapercevait sur l’étagère, à sa droite.

 

 Derrière lui, il entendit les pas légers de la jeune caissière dont il avait entraperçu le visage alors qu’elle lui rendait la monnaie. Il se retourna, résigné et fut surpris quand elle lui tendit les clés.

-       C’est la paire de secours Monsieur Guerien. Vous n’aurez qu’à refermer après vous quand vous aurez fini votre visite et les mettre dans la boite aux lettres extérieures. Je les récupérerai demain matin

-       Mais, comment savez-vous que… On se connait ?

-       Oui, Monsieur Guerien Vous avez été mon professeur en seconde et en 1ère, Adeline Martel. C’est vous qui m’avez donné envie de devenir conservatrice. Ici, c’est juste un petit boulot. J’intègre l’INP à la rentrée prochaine.

-       Félicitations Adeline. C’est fantastique. Je suis content pour vous. Mais pour les clés, vous êtes sûre ? Cela ne va pas vous porter préjudice ?

-       Certaine, Monsieur. Bonne visite et merci pour tout

-       Merci, merci, bonne soirée Adeline.

 

Il l’entendit quitter le vestibule et pousser la lourde porte. Dans le silence désormais total, il s’avança plus en avant, hésita un moment à monter l’estrade et s’installer au bureau du maître. Mais il n’avait pas goût, ce soir, à jouer le professeur. Il préféra prendre le temps de découvrir ses cartes scolaires qu’il avait observé de loin, s’immerger dans les détails du processus de polenisation des algues et des fougères. Le temps s’écoulait, dans le silence et la pénombre, il ressentait une étrange émotion familière et pourtant oubliée.

 

Il n’avait jamais connu une telle école. Les illustrations, les plumes, les livres correspondaient à l’époque de l’entre-deux guerre. Il avait été scolarisé au milieu des années soixante, dans une petite école pour garçons avec deux classes et une salle de sport. Il n’y avait plus de poêle et la question de la décolonisation faisait la une de tous les journaux.

 

Un lieu l’attirait. La place au fond, tout à gauche, près de la fenêtre. Sans y prêter garde, il s’en approcha, puis s’assit avec peine dans l’espace bien trop étroit pour l’adulte qu’il était entre le banc et le bureau. La configuration de la pièce avait des points communs avec son école primaire. Et il se souvenait qu’il était resté deux ans à cette place, au fond, à côté de la fenêtre.

 

Ce n’était pas la place d’honneur, plutôt celle des enfants ni trop agités – ceux là, l’enseignant les plaçait à sa gauche, ni les meilleurs élèves qui étaient, eux, trônaient fièrement aux les deux premiers rangs, en face de l’enseignant.

 

Il se souvenait combien son corps développé, grand, musclé renvoyait une image de sportif. Pourtant, la demi-heure qu’il faisait chaque matin en bicyclette pour rejoindre l’école lui suffisait grandement comme activité sportive. Il n’aimait pas se joindre aux autres enfants pour jouer dans la cour, il préférait observer les travaux des champs, visibles, de l’autre côté de la route. Son attitude calme, distancié lui avait collé l’image d’un enfant distrait, ayant des facilités, notamment en dessin et en mathématiques, mais taiseux, peu sociable, qu’aucune passion n’habitait.

 

Jusqu’au jour où son enseignant  de 8ème lui avait mis entre les mains un ouvrage de Jules Verne, dans l’édition illustrée Hetzel. « Un prêt longue durée, pour occuper tes vacances de Printemps ». C’était « Vingt Mille lieux sous les mers ». Il avait toujours l’ouvrage dans sa bibliothèque. Cela avait été le premier livre qu’il avait acheté avec son salaire d’élève normalien.

 

Ce livre, il avait eu tellement de mal à le comprendre, tant de mots qu’il ne connaissait pas. Dans la solitude de cette école reconstituée, il essayait de retrouver les émotions qu’il avait ressenti en abordant cette lecture : émerveillement devant les gravures, un profond ennui à la lecture du premier chapitre. Pourtant, quelque chose l’avait poussé à perséverer. Il avait abordé cette œuvre imposante comme un défi personnel, une carte au trésor qui le conduirait à un enseignement essentiel. Quelque chose dans le regard de son instituteur l’avait convaincu de l’importance d’être à la hauteur du prêt et non seulement de lire ce livre mais de le comprendre. Il était resté de longues heures à la bibliothèque de sa petite ville pour consulter l’encyclopédie afin de donner du sens à chacun des mots inconnus. Ce livre était devenu un mystère à révéler, un guide susceptible de lui indiquer sa voie, un fil d’ariane. Il se rappelait de l’angoisse en découvrant, d’abord l’ensemble des ouvrages de Jules Verne et en calculant combien il lui faudrait de temps pour appréhender l’ensemble de son œuvre et en même temps ce sentiment d’urgence, de nécessité à s’approprier le savoir enfui dans ces romains.

 

Un jour où il faisait part à son maître de ses questions sur l’ordre dans lequel il devrait, à son avis, lire ses livres pour minimiser son temps d’études, ce dernier lui avait proposé de rester pendant la récréation du mercredi matin afin qu’ils discutent ensemble de la signification des passages qui restaient nébuleux, malgré ses recherches.

Au cours de ses échanges, ils avaient ouvert ensemble des atlas immenses, suivant de leurs doigts les chemins empruntés par les personnages du tour du monde en 80 jours ou de 5 semaines en ballon. Ils avaient examiné des roches volcaniques pour donner du sens aux descriptions de Voyage au centre de la terre. Ils avaient visité un laboratoire de chimie situé dans l’usine distillant la résine de pins pour qu’il puisse visualiser les différents outils utilisés par le professeur Lidenbrock.

 

Les héros sortis de l’imagination de Jules Verne devenaient autant d’assistants à son instituteur qui l’entraînait à découvrir d’autres disciplines scientifiques. Mais cette soif de connaissances que la lecture du romancier nantais avait déclenché ne se départissait jamais d’un sentiment d’urgence, de l’angoisse d’être trop lent pour acquérir tout le savoir nécessaire à comprendre ce qui était le corpus d’un étudiant du XIXème siècle alors qu’il vivait un siècle plus tard et qu’il aurait toute la science moderne de son siècle à comprendre.

 

La complicité que ces lectures avaient noué avec son instituteur avait bouleversé sa vie d’enfant de commerçant. Il avait renoncé aux balades dans la forêt, à l’observation du travail des champs et passait tout son temps libre entre la bibliothèque et le bureau de son instituteur qui, pour le préparer au lycée, lui donnait gratuitement quelques heures de soutien. Ses parents avaient été hésitant à laisser partir leur fils à la ville, lui qui les aidait bien dans leur commerce mais avait pourtant accepter de le libérer pour qu’il prépare son entrée en lycée. Tout son destin en avait été bouleversé.

 

Depuis combien de temps n’avait-il pas repensé à ces jeunes années ? Depuis combien de temps avait-il totalement épousé la figure du professeur de Lettres à la voix grave, au ton posé, qui faisait autorité. Il était devenu aux yeux de ses élèves, de ses collègues, des directeurs des établissement même celui qui savait. Il n’avait jamais à lever la voix. Il possédait le don de se faire écouter, il ne savait pas trop pourquoi ni comment. Ses élèves le craignaient et l’admiraient. Pour les plus timides, les plus réservés, il tenait à son tour le rôle que son instituteur avait tenu pour lui.

 

Et cependant, alors que ses genoux commençaient à souffrir dans la position inconfortable qu’il avait adopté, à côté de la fenêtre, il éprouvait une curieuse libération à retrouver l’angoisse passée, cette urgence à résoudre le mystère de ces textes, comme si ils contenaient le chemin vers la seule voie possible pour se libérer de l’impasse de la vie d’épicier de ses parents, de leurs repas taiseux et de leurs soirées à compter et recompter comment tenir encore un peu, comment faire face à toutes les factures, comment optimiser le prochain trajet à la ville pour réapprovisionner le magasin.

 

Comme il aidait son père à la comptabilité, il savait combien l’entreprise familiale était fragile, toujours à la merci de quelques impayés ou d’un fournisseur de livrant pas la marchandise payée d’avance, pour obtenir un meilleur prix. Toutes ces négociations, tous ces calculs d’épiciers avaient lui semble-t-il réduit l’univers de ces parents à leur magasin. A quoi rêvait-il, pourquoi tout cela. Lui qui avait longtemps pensé que sa libération viendrait des champs découvrait que la littérature et la culture était une autre issue possible. Et il était devenu ce transfuge, professeur de Lettres reconnus, respectés. Son regard se perdit de nouveau vers cette fenêtre. Il n’avait jamais terminé la lecture des voyages extraordinaires et tout d’un coup, dans ce musée silencieux, il se fit la promesse. Il irait au bout de la collection des voyages extraordinaires. Ebloui d’avoir réussi l’agrégation, il avait abandonné ses rêves d’adolescent, ce plaisir à partager les espoirs de ses compagnons de papier. A cinquante ans, alors que le nombre de ses années restantes s’amenuisait, il était grand temps qu’il reprenne la conquête de sa vie et reprenne contact avec ses compères d’aventures.

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