La signature
- Marianne Abramovici
- il y a 3 jours
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Une nouvelle de Marianne Abramovici, écrite dans le cadre de l'atelier d'écriture de Ester Ramos, Juillet 2026
Le mail avait été envoyé le vendredi à 17H45 mais Mai Lyn ne l’avait ouvert que le dimanche soir. La RH lui demandait de passer la voir le lundi matin, rien de particulier, elle nota l’information sur son agenda et continua à vaquer à ses occupations.
C’est en se lavant consciencieusement les dents, un peu plus tard, qu’elle prit conscience que ce message restait là, dans un coin de sa tête, tapi sous ses pensées courantes. Alors, par acquis de conscience, elle se rassit à sa table de travail et relu le message.
Le ton était cordial et neutre, « Peux-tu me rejoindre dans mon bureau lundi quand tu arrives ? Je compte sur toi. A Lundi ». Familier. C’est alors qu’elle s’éloignait de son écran pour ranger son agenda qu’elle eu la confirmation de son intuition. La signature de son interlocutrice comprenait, en police 10, le nom entier de l’entreprise pour laquelle elle travaillait depuis 4 ans.
Lors de leurs nombreux échanges, cela avait été un point d’achoppement entre elles, devait-on utiliser le nom ancien, connu de tous, ou bien le nom exact, plus loin et moins commode ?
Mai Lyn avait emporté cette bataille en arguant que pour les messages à caractère juridique, cette précaution pouvait être importante. En refermant son écran, elle savait exactement le motif de ce rendez-vous. Et quand elle y repenserait plus tard, elle s’étonnerait de s’être endormie si facilement cette nuit-là.
C’est reposée, le lendemain matin, qu’elle choisit avec soin sa tenue. La journée promettait d’être belle, ciel clair, température fraiche. Les arbres chargés de fleurs légères annonçaient la belle saison, les oiseaux piaillaient leur parade amoureuse.
Arrivée un peu plus tard qu’à son habitude, mais malgré tout parmi les premières de l’Open space, elle accrocha son sac à main sur son siège puis balaya son bureau du regard. Elle n’aurait pas grand-chose à ranger, peu de dossiers restaient à clôre.
Bien
C’est d’un pas léger qu’elle se rendit dans le bureau de la RH. Sa porte était entrouverte, elle s’arrêta sur le pas de la porte. Marie leva immédiatement les yeux vers elle et lui fit signe de rentrer.
« Je te propose un café » lui demanda-t-elle avec un peu trop de précipitation. Mai Lyn déclina poliment et s’assit en face du bureau. Marie, elle s’était levée et manipulait la machine à café fébrilement.
Dans l’étage vide, le son de la machine à café s’imposait soudainement. May Lin, observait Marie, habillée simplement, sobrement. Trop. Maquillée également. Avec soin, mais l’œil de sa collègue remarquait l’utilisation d’un fond de teint plus couvrant que celui qu’elle lui connaissait. Sans être amies, elles avaient collaboré ensemble depuis plusieurs années sur le projet d’optimisation du service. Elles s’appréciaient, prenaient souvent leur déjeuner ensemble et Marie avait pris l’habitude de venir goûter les infusions que May Lin préparait invariablement, en milieu d’après-midi.
Marie avait posé sa tasse. May Lin remarqua qu’elle l’avait à peine touchée, il s’agissait davantage de retarder le moment fatidique que de se réveiller. Quoi que, à voir ses épaules affaissées, il était probable que Marie avait mal dormi, elle.
May Lin se décida à commencer la conversation : « Marie, tu souhaitais me voir ? »
- Oui, je…, il faut…
- Tu dois m’annoncer la rupture de mon contrat ?
- Qui t’as mis au courant ?
- Toi
- Comment ? Pardon ?
- Plus exactement, la signature de ton mail. Je sais que tu ne l’utilises pas. J’ai reconnu le pattern. Le mail a été envoyée par mon programme.
- Je suis désolée, vraiment désolée May Lin. Crois-moi, j’ai fait tout pour retarder cette décision.
- Pourquoi ? Ma mission est achevée. En fait, je m’attendais à ce que vous mettiez fin à mon contrat le mois dernier. Les derniers tests utilisateurs ne me semblaient pas vraiment nécessaires.
- Tu… Tu as déjà une autre position ? Tu étais déjà sur le marché ?
C’est au tour de May Lin d’être décontenancée par la question de Marie. Non, même si elle n’avait pas menti à Marie, elle n’avait encore pris aucune décision sur la suite de sa carrière. Elle se retrouverait bien, à l’issue de ce rendez-vous, au chômage
- Non, répondit-elle à Marie
- Mais, alors, comment vas-tu vivre ?
- Heu, c’est une rupture conventionnelle que tu vas me proposer non ?
- Plus exactement, rupture à l’amiable. Comme tu l’as rappelé, ton contrat est un CDD. Bien entendu, tu as le droit à la prime de précarité, et, si tu ne veux pas prendre tes droits au congés restants, ils te seront payés.
Et cela représenterait une belle somme réalisa soudain May Lin. Elle n’avait pris que quelques jours cette année, voulant contrôler que la mise en place du nouveau système de rIAtionalisation se passerait bien.
- La rupture à l’amiable n’est pas une transaction. Il n’y a donc pas de compensation financière prévue. En revanche, ta prime annuelle te sera versée à la fin du mois et, compte-tenu de ta performance remarquable, elle est de 16 000 euros.
La somme étonna May Lin. Le chef d’équipe avait bien évoqué le fait que l’entreprise avait loué le travail exceptionnel de l’équipe informatique, ayant permis à ce que le projet non seulement soit achevé dans les temps mais également sans recours à des prestataires externes. May Lin avait découvert à ce moment-là que son projet était un des rares projets du plan « performance 2040 » qui avait respecté l’enveloppe budgétaire initialement prévue.
May Lin avait inconsciemment froncé les sourcils en écoutant la somme. Marie lui demanda, d’une voix inquiète :
- Cela ne te convient pas ?
- Si, si. Merci. Je ne m’attendais pas à cela.
- Je t’ai préparé une proposition d’accord. Bien entendu, tu prends le temps de la relire. J’apprecierai si tu pouvais me donner ta réponse, disons, mercredi ?
-
May Lin fit oui de la tête tout en tendant la main pour prendre les trois feuilles que Marie avait sorti du dossier devant elle.
En voyant la mise en page, elle sourit. Elle reconnue visuellement le modèle qu’elle avait validé quelques mois plus tôt. Marie parlait, d’un ton un peu trop rapide, le timbre un peu trop aigu. May Lin l’écoutait d’une oreille distraite, captant les mots qui confirmaient que la responsable des ressources humaines utilisait le script qu’elle avait entraîné l’IA à produire.
La scène était un peu irréelle. May Lin se rendit compte qu’elle avait lu des dizaines de rapport de test mais qu’elle n’avait encore jamais assisté à une rupture conventionnelle de contrat de travail. Une rupture à l’amiable, corrigea-t-elle. Et la voilà qui assistait enfin à l’utilisation « pour de vrai » de son modèle. C’était comme assister à la première d’une pièce de théâtre que l’on aurait écrit mais non dirigée. Et la représentation à laquelle elle assistait lui laissait une impression mitigée, le texte était bon, posé, rationnel mais l’interprétation de Marie décevait. Il y avait un décalage entre le discours rationnel et la voix tremblante. Elle aurait du me regarder dans les yeux, en souriant aimablement, en soulignant les points positifs pour moi de cet accord. Pourquoi ne le fait-elle pas ? Je pensais qu’elle avait validé ce script ?
« Sauf que là, c’est pour de vrai ». La pensée surgit abruptement dans l’esprit de May Lin, qui la considéra, perplexe. Marie, de son côté, s’était tue, arrivée probablement à la fin de son texte.
Chacune se regardait enfin, en silence, lisant le désarroi dans les yeux de l’autre. Pour la première fois depuis une heure, elles étaient sur la même longueur d’ondes. L’instant de connexion fut interrompu par May Lin qui se leva pour dire : « Je te laisse, je vais rassembler mes affaires »
- Rien ne presse. Tu as jusqu’à la fin du mois. Sauf si tu souhaites poser les jours de congés qui te restent ?
- Je verrai.
Puis, en se retournant,
- Dis, ma mission étant pour ainsi dire achevée, j’ai l’autorisation de la finir en télétravail ? Pour la maintenance qui me reste, je ne vois pas l’intérêt de venir au bureau.
- Oui, bien sûr. Pas le lundi mais les autres jours, tu peux travailler de chez toi si tu préfères.
- Oui, je crois que cela sera plus simple. De toute façon, c’est un peu vide en ce moment ici.
- C’est vrai. Je te vois à la réunion de Lundi prochain alors ?
- Oui, à Lundi Marie, bonne journée.
Marie entendit le pas de May Lin. Quelle belle femme. Elle aimerait avoir son allure quand elle aurait son âge. Elle se demandait où elle trouverait du travail. Son expérience ici pourrait être sans nul doute valorisée, elle avait menée de main de maître la digitalisation du service RH. Mais, on était à la fin de la hype. Beaucoup de grandes entreprises avaient déjà achevé leur programme IA. Et peu de petites entreprises avaient encore des services RH internes. Dans ce domaine, c’était l’externalisation qui avait le plus profité de l’avancement des solutions d’intelligence artificielle.
May Lin avait réuni ses affaires sans bruit. Elle avait croisé quelques collègues en entrant dans l’ascenseur mais aucun ne s’était arrêtée pour lui poser des questions. Elle le comprenait. C’était une des raisons qui l’avait conduit à arriver tôt au bureau. Afin de ne pas croiser les collègues sortant du bureau de Marie. En descendant les douze étages, elle calcula rapidement qu’au rythme actuel, Marie enverrait sa propre lettre de licenciement dans trois mois au plus tard. A moins, bien sûr, qu’au dernier moment, ils décident de garder son poste.
L’air frais de la fin de matinée l’accueillit. La lumière du midi se reflettait sur l’ensemble des surfaces vitrées du boulevard, donnant à tout le quartier des reflets brillants qui la surprirent. Elle ralentit le pas, marchant vers le métro tout en redécouvrant ce chemin qu’elle avait parcouru durant quatre ans à la lumière des réverbères. Que la vitrine de la pâtisserie était joliment installée ! La terrasse du café, déjà pleine de consommateurs, l’appelait. Un peu ivre de toute cette lumière et cette vie, elle avança et s’assit sur un banc oublié, un peu à l’écart des pistes cyclables.
« C’est pour de vrai »
« Que vas-tu devenir ? »
Ces mots flottaient dans sa tête sur un air de « libérée, délivrée ». Elle sourit à soi-même. Combien elle avait haï cette chanson quand elle était à la mode. Ce souvenir la ramena au temps qui passe et à ce moment précis de sa vie. « Que vas-tu devenir ? »
Pas de programme pour répondre à cette question. Pas de dead line, pas de paramètres. Pas de tests, pas de comité de direction, pas de power point à faire pour argumenter.
« C’est pour de vrai ». Cette pensée l’enivrait et elle était la première à s’étonner de cette réaction. Elle n’avait jamais pensé qu’elle ressentirait cette légèreté, ce sentiment de liberté. Enfin libre. Libre de mes choix. Libre de mes décisions. Libre de mon temps.
Elle n’avait jamais réalisé combien la surveillance discrète mais efficace de l’IA avait pris le contrôle de son quotidien, tout au moins du lundi au vendredi. « C’est pour de vrai, enfin ».
Sur l’écran de Marie, l’IA indiquait :
« Risque de dépression élevée. Activer le programme de soutien psychologique »
En larmes, Marie valida pour passer à l’écran suivant.





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